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Reporting ESG : Ce que les entreprises tunisiennes cotées doivent faire

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Par Anis Wahabi

Expert-comptable, Docteur en sciences de gestion

 

La finance mondiale a basculé. Ce qui relevait hier du volontariat éclairé, rendre compte de ses impacts environnementaux, sociaux et de gouvernance, est aujourd'hui en passe de devenir une exigence légale, comptable et concurrentielle de premier rang.

En moins d'une décennie, le reporting ESG (Environmental, Social, Governance) est passé du statut de rapport de relations publiques à celui d'infrastructure informationnelle indispensable aux marchés de capitaux.

Cette transformation obéit à une logique profonde : les investisseurs institutionnels, les régulateurs et les agences de notation ont pris acte que les risques climatiques, sociaux et de gouvernance sont des risques financiers à part entière.

Une entreprise qui ignore son empreinte carbone, la qualité de ses relations sociales ou la solidité de ses mécanismes de contrôle interne est une entreprise dont la valorisation intègre une prime de risque non mesurée, et donc non gérée.

À l'échelle internationale, deux normes de l'ISSB (International Sustainability Standards Board) sont venues cristalliser ce mouvement : IFRS S1, qui établit les obligations générales en matière d'informations financières liées à la durabilité, et IFRS S2, entièrement consacrée aux informations à fournir sur les changements climatiques.

Ces normes imposent une logique de double matérialité : l'entreprise doit rendre compte à la fois des risques que l'environnement fait peser sur elle et des impacts qu'elle génère sur son environnement.

 

" Les facteurs ESG, lorsqu'ils sont susceptibles d'affecter l'activité, la situation financière, la performance ou les perspectives des sociétés, constituent des informations essentielles devant être portées à la connaissance des investisseurs. " — Conseil du Marché Financier, 25 décembre 2025

 

Pourquoi la Tunisie ne peut rester à l'écart

Pour la Tunisie, l'intégration dans cette dynamique mondiale n'est pas une option idéologique : c'est une nécessité structurelle. Économie ouverte dont 70% des exportations sont destinés à l'Union européenne, la Tunisie est directement exposée aux nouvelles règles du jeu fixées par Bruxelles.

L'Union européenne est en train de déplacer la frontière de la compétitivité : demain, accéder au marché européen impliquera de prouver que l'on produit proprement, de manière transparente et vérifiable.

Au-delà des contraintes réglementaires externes, le reporting ESG est porteur d'une dynamique interne vertueuse. Les entreprises qui formalisent leur démarche ESG améliorent leur pilotage opérationnel, renforcent la confiance de leurs actionnaires et partenaires financiers, et se positionnent avantageusement dans la course aux financements verts et aux obligations liées à la durabilité (green bonds, sustainability-linked loans).

 

MÉCANISME D'AJUSTEMENT CARBONE AUX FRONTIÈRES (MACF)

Le MACF de l'Union européenne est entré en vigueur le 1er janvier 2026. Il impose une tarification carbone sur les produits importés dans l'UE équivalente à celle supportée par les producteurs européens. Les entreprises tunisiennes exportatrices dans les secteurs concernés (acier, aluminium, ciment, engrais, électricité, hydrogène) doivent anticiper ses effets sur leurs coûts, leur compétitivité et leurs marchés d'exportation.

 

Ce que le CMF demande concrètement

Dans son communiqué du 25 décembre 2025, le Conseil du Marché Financier (CMF) a adressé une instruction claire et précise aux sociétés faisant appel public à l'épargne : intégrer, dans les notes annexes de leurs états financiers arrêtés au 31 décembre 2025, une information ESG claire, pertinente et structurée.

Cette obligation s'appuie sur le décret n°96-2459 du 30 décembre 1996 relatif au cadre conceptuel de la comptabilité tunisienne, en vertu duquel toute information susceptible d'affecter la situation financière d'une entreprise doit être communiquée aux investisseurs. Le CMF donne ainsi une traduction comptable directe aux enjeux ESG, ils ne relèvent plus de la communication institutionnelle, mais de l'information comptable à fournir dans les notes aux états financiers.

 

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Concrètement, trois niveaux d'information sont attendus :

  • Les risques et opportunités ESG identifiés et leurs effets actuels ou potentiels sur l'activité, la performance, la continuité d'exploitation et les perspectives de la société
  • Les impacts liés au MACF pour les sociétés exportant vers l'UE : identification des risques spécifiques, dispositifs internes de conformité, mesure et déclaration de l'empreinte carbone des produits exportés
  • Le renforcement des dispositifs de gouvernance et de reporting ESG, en coordination avec les commissaires aux comptes pour garantir la qualité et la fiabilité des informations publiées

Cette exigence s'applique aux états financiers individuels et, le cas échéant, consolidés. Elle couvre également les entités incluses dans le périmètre de consolidation, élargissant ainsi la responsabilité informationnelle de la société mère à l'ensemble de ses filiales.

Les compétences à bâtir pour l'avenir

Se conformer à la circulaire du CMF est un premier pas nécessaire. Mais les entreprises tunisiennes qui se contentent du minimum réglementaire passeront à côté d'une opportunité stratégique. Celles qui sortiront du lot seront celles qui auront transformé l'obligation de reporting en véritable système de management de la durabilité.

Cela suppose de développer, en interne, une constellation de compétences nouvelles. Les directions financières devront maîtriser les référentiels internationaux, IFRS S1, IFRS S2, mais aussi GRI, TCFD, et être capables de traduire des données physiques (émissions de CO₂, consommation d'eau, taux d'accident) en données financières compréhensibles pour un investisseur.

Les directions opérationnelles devront déployer des systèmes de collecte et de mesure fiables pour les données extra-financières, avec une traçabilité digne de celle exigée pour les données comptables.

 

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Les conseils d'administration, quant à eux, ne peuvent rester spectateurs. La durabilité doit entrer dans les salles de conseil au même titre que la stratégie financière. Cela implique de former les administrateurs aux enjeux climatiques et ESG, d'instaurer des comités dédiés à la durabilité, et d'intégrer des indicateurs ESG dans les tableaux de bord de pilotage stratégique. Le dirigeant tunisien de demain sera un leader capable de lire simultanément un bilan carbone et un compte de résultat.

Enfin, la dimension de l'audit et de la vérification ne saurait être négligée. La fiabilité du reporting ESG passer par l'intervention des commissaires aux comptes, dont le rôle est appelé à s'élargir substantiellement, et par le recours à des organismes tiers indépendants capables d'assurer l'assurance de l'information extra-financière. Former, certifier et structurer cette filière d'assurance ESG en Tunisie constitue à la fois un défi professionnel et une opportunité de marché considérable.

Le communiqué du CMF du 25 décembre 2025 a marqué une inflexion réglementaire qui ne sera pas la dernière. Il annonce une trajectoire irréversible : celle d'une intégration progressive et structurée des enjeux de durabilité dans le reporting financier des entreprises tunisiennes.

Pour les sociétés cotées, la question n'est plus de savoir si elles doivent s'y engager, mais à quelle vitesse et avec quelle ambition elles sauront transformer cette contrainte en avantage compétitif durable.

Les rapports financiers qui sont encours de validation et de publication nous renseigneront du degré d'appropriation de cette exigence par les émetteurs tunisiens, et au-delà, de la maturité réelle du marché financier local face aux défis de la durabilité.

 

 

Publié le 01/06/26 11:09

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