Avec plus de 6,2 milliards de dinars de portefeuille actif, 35 opérations structurantes et une ambition renouvelée, la Banque africaine de développement (BAD) refuse le statu quo et mise sur la mutualisation des ressources pour propulser l'économie tunisienne.
Cependant, plusieurs questions se posent : Comment la Tunisie peut-elle affirmer son " agence financière " pour capter de nouveaux investissements ? Quels leviers innovants activer face à l'urgence de la résilience hydrique et aux tensions de liquidités du secteur privé ?
Malinne Blomberg, responsable pays de la BAD en Tunisie, répond sans détour aux questions d'Ilboursa et détaille les contours d'un partenariat stratégique résolument tourné vers une croissance verte, inclusive et créatrice d'emplois.
Le thème des Assemblées annuelles 2026 met l'accent sur un " monde fragmenté ", marqué par une baisse historique de l'Aide publique au développement bilatérale et des tensions géopolitiques qui réorientent les capitaux. Dans ce contexte de durcissement des conditions financières mondiales, comment la Banque africaine de développement compte-t-elle aider l'Afrique, et plus particulièrement la Tunisie, à affirmer son " agence financière " pour capter de nouvelles formes de capitaux ?
Dans le contexte actuel, affirmer l'" agence financière " de l'Afrique signifie permettre au continent de jouer un rôle plus actif dans son propre financement : mieux mobiliser les ressources intérieures, renforcer les systèmes financiers nationaux et régionaux, améliorer la qualité des projets présentés aux investisseurs et bâtir des partenariats alignés sur les priorités africaines.
La Banque africaine de développement joue un rôle central à travers trois leviers : débloquer les financements, réduire les risques d'investissement et mieux coordonner le cofinancement. Elle utilise ses financements, son expertise technique et ses instruments de réduction des risques pour attirer des ressources publiques, privées, institutionnelles et climatiques.
Pour la Tunisie, l'enjeu est de transformer des atouts bien connus — capital humain qualifié, système financier structuré, base industrielle et de services, infrastructures de qualité et position stratégique entre l'Afrique subsaharienne, l'Europe et la Méditerranée — en programmes bancables capables d'attirer des financements à long terme, notamment dans les énergies renouvelables, l'eau, le digital, l'agro-industrie et les chaînes de valeur régionales.
Le Document de stratégie pays 2024–2029 de la Banque oriente cet accompagnement en Tunisie vers une croissance inclusive et verte, avec un accent sur l'eau, l'agriculture, le transport, l'énergie, les compétences et le développement du secteur privé.
Le portefeuille actif de la Banque en Tunisie comprend aujourd'hui 35 opérations, pour un volume d'environ 6,21 milliards de dinars, concentrées sur des secteurs structurants pour la compétitivité et la résilience du pays.
Ces interventions ont déjà produit des résultats tangibles : dans les routes, la Banque a contribué à la modernisation de 70 % du réseau routier revêtu classé, à la modernisation de près de 7 000 km de routes et de pistes agricoles, ainsi qu'à la réhabilitation du pont de Bizerte, en cours, dans l'eau et l'assainissement, à 268 adductions d'eau potable et à la modernisation de 35 stations d'épuration, au bénéfice de près d'un million de personnes dans les zones rurales, dans l'agriculture, à la structuration des chaînes de valeur des céréales et de l'huile d'olive, avec notamment 3 000 hectares de périmètres irrigués et 160 km de pistes rurales, enfin, à travers des appuis aux entrepreneurs, à 4 593 bénéficiaires de formations complémentaires et à l'accompagnement de 11 116 entrepreneurs, dont 73 % de femmes.
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L'appui de la Banque se traduit par des opérations concrètes. Le projet solaire de Kairouan, d'une capacité de 120 MWp, cofinancé par la Banque à travers son guichet secteur privé, illustre la capacité à mobiliser plusieurs partenaires autour d'un projet structurant, même dans un environnement international plus difficile.
La Banque accompagne également la Tunisie sur le plan analytique et stratégique, notamment pour identifier les créneaux porteurs de transformation structurelle dans les composants automobiles et électroniques, les équipements électriques, les industries agroalimentaires et certains segments technologiques plus sophistiqués.
Enfin, la Banque appuie le renforcement du système financier tunisien : climat des affaires, gouvernance des entreprises publiques, marché des capitaux et instruments innovants, tels que les obligations vertes ou les mécanismes de garantie.
Dans un monde plus fragmenté et plus sélectif dans l'accès au capital, l'enjeu est de renforcer l'attractivité financière de la Tunisie, la bancabilité de ses projets et la mobilisation de capitaux pour sa transformation durable.
Cette action s'inscrira dans un dialogue stratégique avec les autorités tunisiennes, notamment autour de la mobilisation des ressources, de la résilience hydrique, du climat des affaires et du développement des PME.
Face au tarissement de certains financements traditionnels, la Banque africaine de développement met fortement en avant le cofinancement et les approches programmatiques de grande envergure, notamment sous l'impulsion du nouveau président du Groupe. Comment cette stratégie de mutualisation va-t-elle se traduire concrètement dans le portefeuille de la Banque en Tunisie ?
Face au resserrement de certaines sources de financement traditionnelles, la Banque adapte son mode d'intervention : elle met davantage l'accent sur la mobilisation de financements pour des programmes transformateurs que sur le financement direct de projets isolés.
Cette orientation s'inscrit dans la vision portée par le président du Groupe de la Banque, Dr Sidi Ould Tah, notamment à travers les " Quatre points cardinaux ", pour renforcer la mobilisation du capital africain, la souveraineté financière et les infrastructures résilientes et productives, avec une attention particulière portée à la jeunesse.
Pour la Tunisie, la Banque se positionne ainsi comme une plateforme de mobilisation et de coordination financière, afin de structurer des opérations capables d'attirer d'autres partenaires, en cohérence avec les priorités du gouvernement et les besoins du secteur privé.
Cette stratégie peut se traduire par des programmes nationaux de grande envergure, par exemple dans la réutilisation des eaux usées traitées pour l'agriculture, ou dans le développement des compétences répondant aux besoins du secteur privé. Ces programmes peuvent combiner cofinancements, garanties, financements mixtes, assistance technique et partage des risques.
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La Banque poursuivra aussi son dialogue avec le secteur privé, notamment dans les énergies renouvelables, à l'image de la concession solaire de Kairouan, et dans le secteur financier, en s'appuyant sur des instruments tels que les garanties de transaction.
Le nouveau Plan national de développement 2026–2030, en attente d'approbation du gouvernement, constituera une base importante pour identifier les programmes prioritaires autour desquels les autorités tunisiennes, la Banque et les autres partenaires pourront conjuguer leurs efforts. Des programmes bien structurés, alignés sur les priorités nationales et dotés d'un modèle de financement clair, mobilisent plus facilement des partenaires.
La Banque continuera aussi à accompagner les travaux analytiques sur le secteur privé, les PME et les très petites entreprises, afin d'aider la Tunisie à mieux se positionner dans les chaînes de valeur régionales et mondiales. Cet appui s'étend aux réformes du système financier tunisien, notamment la modernisation du marché des capitaux, et la diversification des instruments financiers.
Pour la Tunisie, la mutualisation doit se traduire par des opérations plus catalytiques, capables d'attirer des ressources additionnelles au service des priorités nationales : infrastructures, transition énergétique, résilience hydrique, compétitivité du secteur privé et emploi.
Récemment, le gouvernement tunisien et la Banque africaine de développement ont proposé une feuille de route pour renforcer la résilience hydrique du pays. Alors que le changement climatique impose de lourdes contraintes macroéconomiques à la Tunisie, quels mécanismes de financement innovants la Banque souhaite-t-elle mobiliser à grande échelle pour sécuriser l'eau et la souveraineté alimentaire du pays ?
La résilience hydrique est un enjeu central pour la Tunisie et l'Afrique du Nord, car elle touche à la sécurité alimentaire, à la stabilité macroéconomique, à l'agriculture, aux revenus ruraux et aux populations vulnérables.
L'étude appuyée par la Banque, " Planification, préparation et stratégies de résilience face aux sécheresses : le cas de la Tunisie ", montre que le pays fait face à des sécheresses plus fréquentes et plus sévères, avec des effets directs sur la production agricole, les revenus, les prix alimentaires et les territoires exposés au stress hydrique.
L'enjeu est donc de passer d'une gestion réactive des crises à une approche anticipative : planification, alerte précoce, irrigation plus efficiente, réutilisation des eaux usées traitées, ressources en eau non conventionnelles et agriculture intelligente face au climat.
La Banque peut mobiliser plusieurs leviers : financements climatiques concessionnels, cofinancements, garanties, partage des risques, partenariats public-privé bien encadrés et assurances climatiques. La première étape reste toutefois la préparation de projets bancables dans l'eau, l'assainissement, l'irrigation, le dessalement alimenté par les énergies renouvelables et l'agriculture résiliente.
Le projet du complexe épuratoire de Monastir Nord en cours de préparation illustre cette approche intégrée : mieux traiter les eaux usées domestiques et industrielles et permettre leur réutilisation pour l'irrigation et certaines activités industrielles, avec des bénéfices pour la santé publique, le littoral, l'industrie et la résilience hydrique.
Dans le même esprit, et conformément à la Stratégie nationale de l'eau à l'horizon 2050, la Banque, à travers la Facilité africaine de l'eau, vient d'approuver ce mois-ci une assistance technique de 500 000 euros pour les études de préparation de quatre barrages souterrains à Zaghouan, Nabeul, Kairouan et Kasserine, afin de mieux stocker l'eau et de réduire les pertes liées à l'évaporation.
S'agissant des obligations vertes ou durables, la Banque pourrait accompagner la Tunisie dans l'établissement d'un cadre crédible d'émission (projets éligibles, taxonomie verte, suivi des impacts, transparence, reporting et alignement sur les standards internationaux) puis, lorsque les conditions sont réunies, soutenir certaines émissions par des garanties partielles de crédit.
L'objectif est de construire une architecture de financement plus diversifiée, moins dépendante des prêts classiques et davantage orientée vers la finance climatique, les garanties et le secteur privé, afin de faire de la résilience hydrique une priorité d'investissement national et régional.
La Banque africaine de développement intervient également en soutien direct au secteur privé tunisien. Dans un environnement local caractérisé par des tensions sur les liquidités et des exigences strictes en matière d'autofinancement des importations non prioritaires, quelles solutions de financement en monnaie locale ou de garanties de portefeuille la Banque offre-t-elle pour maintenir le dynamisme des entreprises tunisiennes tournées vers l'export ?
La Banque soutient le secteur privé tunisien à travers plusieurs instruments, souvent mis en œuvre avec les banques commerciales locales, afin d'élargir l'accès des entreprises à des financements de plus long terme, de faciliter le commerce et de réduire certains risques qui limitent l'accompagnement des PME exportatrices.
Un premier levier est constitué par les lignes de crédit à long terme mises à la disposition des banques commerciales, qui leur permettent d'offrir des financements adaptés aux besoins d'investissement des PME, notamment pour moderniser leurs équipements, renforcer leur capacité de production ou améliorer leur compétitivité.
Un deuxième levier concerne le financement du commerce. La Banque peut appuyer les banques commerciales dans le financement du cycle d'exploitation, en particulier pour l'importation d'intrants productifs et l'exportation, lorsque les entreprises ont besoin de liquidités fiables et de solutions adaptées aux délais de production, de livraison et de paiement.
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Un troisième levier repose sur les garanties et le partage des risques. La Banque peut couvrir une partie du risque de crédit au bénéfice de banques locales ou internationales, afin d'encourager des financements plus longs, plus importants ou à de meilleures conditions. Sa notation AAA renforce la solidité de ces mécanismes.
Les accords de participation aux risques, notamment dans le financement du commerce, soutiennent aussi les flux commerciaux, y compris intra-africains, en facilitant l'intervention des banques locales dans des opérations qu'elles auraient parfois plus de difficulté à financer seules.
Au-delà du financement bancaire, la Banque dialogue avec la Bourse de Tunis sur la modernisation du cadre réglementaire, la diversification des instruments financiers et la digitalisation de l'information financière, afin d'ouvrir à terme l'accès des PME à des financements plus longs.
S'agissant du financement en monnaie locale, les banques commerciales tunisiennes disposent de liquidités pour couvrir une partie des besoins du marché. L'additionnalité de la Banque réside surtout dans l'apport de ressources en devises et de garanties, y compris pour certains financements en monnaie locale octroyés par des banques commerciales.
L'enjeu final est de maintenir le dynamisme des PME et des entreprises exportatrices, en améliorant leur accès au financement, en réduisant les risques pour les banques et en renforçant la capacité du système financier à soutenir l'investissement privé et l'emploi.
La Tunisie vient d'abriter le lancement des activités de la Facilité africaine de soutien juridique en tant que pôle régional. En quoi cet ancrage tunisien va-t-il renforcer la capacité du pays, mais aussi de la sous-région, à négocier des contrats commerciaux et d'infrastructure complexes à grande échelle dans ce monde multipolaire ?
Le lancement des activités régionales de la Facilité africaine de soutien juridique (ALSF) à Tunis constitue une étape importante pour renforcer l'accès des pays d'Afrique du Nord à une expertise juridique et technique de haut niveau.
La Tunisie, par sa position géographique, son capital humain et son rôle de plateforme régionale, constitue un point d'ancrage naturel pour accompagner la sous-région dans la préparation, la structuration et la négociation d'opérations complexes.
Dans un environnement international marqué par des transactions de plus en plus sophistiquées, les États africains doivent pouvoir négocier des accords équilibrés dans les infrastructures, l'énergie, les ressources naturelles, les partenariats public-privé, le financement souverain et les opérations commerciales complexes. C'est la valeur ajoutée de l'ALSF : renforcer le pouvoir de négociation des États, sécuriser leurs contrats et limiter les risques juridiques et financiers.
Pour la Tunisie, cette présence à Tunis facilitera des échanges plus réguliers avec la Facilité et permettra d'identifier plus rapidement les projets nécessitant un appui spécialisé, tout en renforçant les capacités des institutions publiques dans la préparation des appels d'offres, la documentation contractuelle, la négociation et le suivi de la mise en œuvre.
L'ALSF est déjà mobilisée aux côtés des autorités tunisiennes pour la préparation de plusieurs projets structurants, notamment une station de traitement des eaux usées dans la région d'El Hessiane et le métro léger de Sfax. De meilleurs contrats permettent de protéger l'intérêt public, de réduire les risques d'exécution et de rendre les projets plus attractifs pour les investisseurs.
À l'échelle de l'Afrique du Nord, ce pôle régional peut donc contribuer à une meilleure préparation des grands projets, à une plus grande sécurité juridique et à une mobilisation plus efficace des capitaux.
Pour conclure, si vous deviez résumer l'objectif prioritaire que la Banque africaine de développement s'assigne pour la Tunisie au sortir de ces Assemblées annuelles 2026, quel serait-il ?
Si je devais résumer l'objectif prioritaire de la Banque pour la Tunisie après ces Assemblées annuelles, je dirais : contribuer aux efforts du pays pour structurer des programmes prioritaires, accélérer une croissance plus résiliente, plus verte et plus créatrice d'emplois, et mobiliser les financements productifs nécessaires à leur mise en œuvre.
La Tunisie dispose d'atouts importants : proximité avec l'Europe et le marché africain, base industrielle diversifiée, compétences technologiques et potentiel dans les énergies renouvelables, les chaînes de valeur régionales, l'agro-industrie et les services.
Pour transformer ce potentiel en croissance durable, il est essentiel de renforcer la compétitivité et le climat des affaires, de développer des projets bancables et d'attirer davantage de capitaux privés et institutionnels. La hausse de 30 % des investissements directs étrangers en 2025 confirme l'intérêt des investisseurs pour l'économie tunisienne.
La Banque souhaite jouer pleinement son rôle de partenaire stratégique, de catalyseur de financements et de plateforme de solutions, à travers le financement d'infrastructures structurantes, l'appui aux réformes institutionnelles et l'accompagnement des secteurs créateurs d'emplois et de valeur ajoutée.
Notre ambition est claire : faire en sorte que les financements mobilisés deviennent un moteur de transformation économique, de résilience et d'emploi pour la Tunisie, grâce à des projets bien préparés, davantage de cofinancements, un appui renforcé au secteur privé et un alignement étroit avec les priorités nationaux.
Propos recueillis par Omar EL Oudi
Publié le 25/05/26 10:04




